Charles Scaglia, un éleveur autosuffisant

figatellu corse

Le monde de la presse et celui de l’agriculture ont ceci en commun qu’ils connaissent une profonde crise ; coincés dans un modèle dépassé, les journalistes comme les agriculteurs ajoutent aux difficultés économiques une crise de confiance : Tintin et la charrette à bœufs ont cédé la place au journaliste proche du pouvoir et au producteur-pollueur. Dans un cas comme dans l’autre, une profession autrefois autosuffisante doit en partie sa survie à des financements extérieurs et, dans une certaine mesure, déconnectés de la réalité du marché. La comparaison peut s’étendre jusqu’aux solutions qu’il est possible d’apporter au problème, tout du moins à l’une d’entre elles : retourner vers un travail proche de l’Homme, de son environnement direct, et en accepter le coût. En plein salon de l’agriculture, l’heure est à la recherche de pistes nouvelles.
Dans le village de Sisco, Haute-Corse, Charles Scaglia élève ses quelques cent cochons. Loin de l’image du producteur nourrissant des bêtes parquées en grand nombre, M. Scaglia entretien seul un élevage à flanc de montagne. Immersion.
Cinq fruits et légumes par jour…
C’est un travail de tous les jours, presque rituel. Il est neuf heures et Charles Scaglia s’en va nourrir ses bêtes. Fruits et légumes frais mais aussi croissants sont au menu, de quoi rassasier les plus voraces des ongulés : « L’alimentation des porcs est équilibrée, grâce aux produits frais que je récupère ils n’ont pas besoin de compléments alimentaires ».

Ainsi chargé, le 4x4 parcourt les quelques centaines de mètres qui séparent la maison des enclos. Une fois sur place, force est de constater que les a priori sur l’élevage porcin n’ont pas cours ici ; en plein air, rares sont les odeurs autres que celles du maquis à venir chatouiller les narines et seule la rumeur de l’écoulement du Siscu vient perturber les porcs encore sous leurs abris. A cette période de l’année, les cochons de boucherie ne sont encore que des porcelets. Certains, les plus jeunes, sont réticents à sortir des pénates de leur mère. Il faudra attendre au moins dix mois pour les transformer (contre environ six mois en élevage intensif). L’aménagement des abris des truies est conçu pour permettre aux instincts maternels de s’exprimer. Un « nid » est aménagé dans l’enclos afin de reproduire le comportement naturel des animaux. Y pénétrer, c’est prendre le risque d’énerver la truie : « Si elle charge, le mieux à faire est de courir et de sauter la barrière ».

Fort de ce conseil, c’est avec prudence que je m’approche de l’enclos des reproducteurs,
qui peuvent peser jusqu’à trois cents kilos. Alors que je les observe, les deux mâles se repaissent des fruits des châtaigniers qui surplombent l’exploitation.


Une autre approche du métier
 
Quelques caisses de légumes plus tard, la tournée matinale s’achève. Il est temps de laisser la bruine, le maquis et les châtaigniers pour une discussion au coin du feu. Si la taille de l’exploitation fait varier les méthodes d’élevage, tous les agriculteurs sont soumis à une règle immuable : « C’est un travail à temps plein où il ne faut pas compter les heures. Ca demande d’être passionné. On travail surtout l’hiver; les porcelets sont jeunes et c’est la période de transformation et de la vente de la charcuterie. Il faut savoir gérer ses ressources pour tenir tout le reste de l’année ». Ce qui différencie Charles Scaglia des grands producteurs, c’est la politique qu’il met en œuvre au quotidien : « Vivre de ce que je produis en vendant de la charcuterie de qualité au juste prix. Aujourd’hui on apprend aux jeunes agriculteurs à remplir des demandes de subventions, ce n’est pas comme ça que j’envisage mon métier. J’essaye de prouver qu’on peut vivre de son travail sans tutelle, dignement ». Etre à la tête d’une petite exploitation, c’est accepter un marché réduit, l’absence d’intermédiaire et la réalisation de toutes les tâches depuis la naissance de l’animal jusqu’à la vente du produit transformé. En Haute-Corse, l’abattage est confié au centre de Ponte-Leccia, à soixante kilomètres de Sisco.

Tout est bon dans le cochon...


On tire d’un seul cochon deux prizutti (jambon), une copa (échine fumée), quatre lonzi (filets), deux joues, deux panzette (poitrine), les fameux figatelli et quinze kilos de saucisse. On se servira du sang pour produire le boudin noir.

Une fois l’animal abattu, il reviendra à l’exploitation où M. Scaglia et sa femme assurent les tâches de boucherie, de charcuterie et de vente. En tout et pour tout, le produit aura parcouru moins de cent cinquante kilomètres. Alors que les revenus des agriculteurs français ont baissé de 30% en 2009, le développement de circuits courts s’impose comme une réponse de plus en plus pertinente pour préserver les emplois et la qualité des produits du secteur primaire. Que les amateurs de figatellu se réjouissent, Charles Scaglia et les producteurs locaux semblent avoir un avenir radieux. 


Loïc Gaillard

 

 

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