17-11-2011
En ce siècle où l’islam, ou plus exactement ses pendants radicaux, interroge, l’existence d’une version modérée de celui-ci passionne profondément, et particulièrement nos sociétés occidentales.
Dans cette quête d’un « meilleur islam », le soufisme peut apparaître comme le butin espéré.
Cet intérêt manifeste s’explique par son éloignement de l’orthodoxie pure et dure d’une religion musulmane forcené fondée sur une doctrine purement traditionnelle.
Il place en effet l’homme dans une communion avec Dieu plus profonde que celle prônée par la doctrine traditionnelle.
Le soufisme est né aux alentours du 8ème siècle et a été transmis dès ses premiers balbutiements par de petits groupes de maîtres. La recherche de l'union avec Dieu qui le caractérise, rompant avec l’islam orthodoxe qui y voit une séparation entre Dieu et le fidèle, a pris un tournant dramatique avec le soufi al-Halladj quand il a déclaré "Je suis devenu celui que j'aime (Dieu)". Les théologiens musulmans l’ont emprisonné et finalement exécuté pour hérésie.
Il faut attendre le 12ème siècle pour qu’il s’organise en confrérie appelés « turuq » en arabe. La voie (ou tarîqa) sera constituée par plusieurs personnes réunies sous l’autorité d’un maître réalisé : le Cheick. Ces confréries auront donc pour tâche l’enseignement de la tradition mystique héritée du prophète. Et particulièrement l’apprentissage des règles concernant les pratiques initiatiques, qui ont pour but, par la contemplation, la Connaissance permettant d'atteindre Dieu: "Qui se connaît soi-même connaît son Seigneur".
Le Soufisme entre islam et politique
S’intéresser au soufisme c’est s’intéresser à son rapport à la religion musulmane, et par conséquent à la politique. On utilise ainsi le terme d’islamisme qui désigne généralement les groupes, si on suit la définition d’Olivier Roy, qui se revendiquent de l’islam à la fois comme religion et comme idéologie politique. Le soufisme en serait l’expression tolérante et quiétiste, et l’islamisme au contraire celle d’un islam politique, voire violent. Cette dichotomie n’est cependant pas aussi simple comme nous le verrons plus tard.
Pour tenter de comprendre cette différence fondamentale, l’exemple du Pakistan est des plus instructifs. Troisième pays musulman au monde, le soufisme y connait les plus grandes interrogations quant à son rapport avec la politique.
On compte quatre grandes confréries au Pakistan : la Qadiriyya, la Naqshbandiyya, la Chishtiyya et la Surawardiyya. La majorité des Pakistanais font partie d’une confrérie et sont enclins au culte des saints (considérant que le saint est toujours vivant et peut réaliser des vœux, les Pakistanais viennent s’adresser à lui). Contrairement aux idées reçues cet islam populaire et modéré, qui est appelée barelwi, représente environ 70% des pakistanais.
Les barelwis au sens strict, se revendiquent de la doctrine d’Ahmad Reza Khan Barelwi, le fondateur du mouvement, ou plus généralement du soufisme.
Bien évidemment cette confrérie trouve son prolongement dans le parti barelwi de référence au Pakistan qui est le Jamiyyat-e Ulama-e Pakistan fondé en 1948.
Le problème est qu’il connait de nombreuses divisions en son sein, avec des groupes très divers, ce qui explique leur impossibilité de s’imposer sur la scène politique pakistanaise. Cette division s’explique aussi par les conflits entre les leaderships tout autant que la faible adhésion des pirs, qui sont des seigneurs féodaux puissants, au programme politique des groupes barelwis idéologiques.
Une action politique
singulière
On peut donc se demander quel est le rôle politique des soufis, et plus précisément des barelwis au Pakistan. Leur but est d’utiliser la scène politique comme moyen de défense de leurs croyances mystiques et de leur identité soufie. Ce pouvoir leur vient logiquement de leur proximité avec Dieu.
Ainsi ils connaissent une opposition des différents mouvements religieux pakistanais qui a pu dégénérer en affrontements plus ou moins violents.
Le soufisme a connu une évolution ces trois dernières années. On a pu assister à sa « promotion », voire son exaltation, lors de la guerre contre le terrorisme comme « une idéologie politique alternative à l’extrémisme et au radicalisme de groupes djihadistes et sectaires anti-soufis ».
En effet l’opposition à tous les mouvements terroristes, est revendiquée depuis longtemps par les barelwis, malgré l’existence de leur branche armée. La violence est proscrite par ces derniers, étant donné leurs défenses d’un islam de paix.
Malgré ces aspects positifs du soufisme qui ne peuvent que rassurer et atténuer la peur (occidentale ?) d’un islam orthodoxe, trop souvent assimilé à un extrémisme musulman, les barelwis possède un programme politique très proche de celui de leurs rivaux.
Ils se servent de leur religion comme idéologie politique et ne désirent pas un Etat séculier où l’islam ne serait qu’une incantation d’ordre symbolique sans véritable contenu. Pour eux, la religion musulmane est là pour être appliquée dans la législation et dans les institutions. En ce sens-là ce sont des islamistes.
Cependant le professeur Alix Philippon, docteur en science politique et attachée temporaire d’enseignement et de recherche à Sciences Po Aix, les qualifie de "soufislamistes". Ce concept signifie qu’ils défendent un islam différent de celui des autres islamistes, notamment dans la forme institutionnelle particulière qu’ils ont choisi pour se mobiliser, proche de la confrérie soufie (décrite plus haut) avec un shaykh charismatique à sa tête.
La preuve en est de cet éloignement, qui n’est pas opposition, avec ses opposants radicaux : le droit des femmes. En règle générale, les barelwis défendent l’idée que les filles doivent aller à l’école et que les femmes doivent jouer un rôle important dans la société.
Plus précisément le port de la burqa n’est défendu que par un seul (et semble-t-il unique) groupe barelwi (selon le Alix Philippon). Ce qui a de quoi rassurer nos compatriotes européens.
Thomas Arrighi