16-12-2011
D’une semaine à l’autre, le public change sur les bancs de l’amphi Bruno Etienne à Sciences Po Aix. D’une conférence à l’autre aussi.
La foule relativement jeune et très fournie qui avait précédemment assisté aux conférences de Hervé Ghesquière et François Bayrou avait, ce 28 novembre, laissé la place à un public avec de la matière grise –cheveux compris– digne de l’émission Des Chiffres et des Lettres. Le rire comme remède à la crise, les jeunes y ont crû, délaissant le Débat sur les sondages d’opinion et l’élection présidentielle organisé par Les Amis du Monde Diplomatique au profit d’un « match d’improvisation » dans la salle voisine.
Et pourtant, les propos tenus par Alain Garrigou, professeur de sciences politiques à l’Université de Paris Ouest – Nanterre étaient loin d’être inintéressants. En préambule de ce qui ressembla pendant longtemps à un monologue, le conférencier avertit son public : « Les sondages ont encore de beaux jours devant eux… Au moins jusqu’à un certain jour de mai 2012 ! ». Faut-il croire aux sondages ? Morceaux choisis autour des grands points du débat.
Les sondages sont-ils dangereux ?
« Le fait qu’untel monte, untel descende, ça ne change rien ». Pour Alain Garrigou, ces fluctuations d’une semaine à l’autre servent essentiellement à vendre du papier. « Très souvent, la critique des sondages est dangereuse, ajoute-t-il : elle met en péril une profession, mais remet aussi en question le travail des journalistes qui s’appuient énormément sur les chiffres des sondages ». Toutefois, la critique de la pratique reste primordiale. « S’il n’y avait pas de critique, on ne saurait pas ce que disent les sondages ; on saurait seulement ce que disent les sondeurs ».
« Ce qui est dangereux dans les enquêtes d’opinion, c’est la question de savoir s’ils ont un effet sur le réel, ce que nie la plupart des sondeurs ».
La présidentielle 2012 et la technique de travail
A la question de savoir si les sondages joueront pour l’élection présidentielle 2012, la réponse est ferme : « Oui ». Oui, mais…
« Oui, mais l’influence est quand même sommaire, puisque le sondeur s’applique à être aussi neutre que possible ». Et de décrypter : « les sondages s’appuient essentiellement sur la notion de croyance que l’on connaît notamment sous le nom de “théorème de Thomas” qui dit que les gens, pour croire aux enquêtes d’opinions, ont besoin d’une matérialisation dans le réel, d’une réalisation des chiffres avancés ».
« Il ne faut cependant pas oublier qu’il existe un risque d’erreurs, comme lors des dernières élections européennes. On peut s’en rendre compte par le simple fait que tous les instituts de sondage utilisent les mêmes méthodes de calculs mais n’ont pas toujours des résultats identiques ».
Alain Garrigou pointent également d’autres détails, comme le rapport du sondeur avec le pouvoir, le demandeur du sondage, leurs relations entre tous ces acteurs et les personnes à la tête des instituts, ces différentes données pouvant provoquer des risques de trucage, ou même simplement de l’interprétation donnée aux résultats obtenus. Il prend ainsi l’exemple d’une intervention télévisée d’un homme politique, indiquant que « 55% des spectateurs ayant assisté à une émission ne représentant pas 55% des Français, les supporters étant –de manière générale– plus nombreux que les détracteurs de la personnalité politique » à suivre le discours. De même, exemple de la primaire socialiste à l’appui, il indique que « après l’éviction de Dominique Strauss-Kahn –qui représentait l’opinion de l’électeur médian [du PS]– dans les conditions que l’on sait, François Hollande n’a pas augmenté dans les sondages. Il a, en revanche, hérité de cette position la plus proche de l’électeur médian ».
Mais, dans la course à la présidentielle, les favoris que sont –à l’heure actuelle– François Hollande et Nicolas Sarkozy ne sont pas les seuls influencés par les sondages. Par là même, le professeur de Sciences politiques vise les « petits » candidats, pour qui les chiffres revêtent une importance particulière puisqu’un résultat inférieur à 6% des suffrages ne permettent pas d’obtenir de prêt des banques, puisque leurs frais de campagne ne seront pas remboursés. Une façon comme une autre de juger l’utilité de se lancer à corps perdu dans une bataille coûteuse et parfois perdue d’avance.
Les nouvelles méthodes et l’avenir des sondages
Face à la perte de confiance des Français dans les sondages, notamment après l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour du scrutin présidentiel en 2002, « l’économie des sondages est en train de changer. Les gens sont de plus en plus réticents à se faire sonder, que ce soit dans la rue, par téléphone et encore moins directement chez eux. Aujourd’hui, il faut savoir que pour une enquête par téléphone portant sur un effectif de 1000 personnes, il faut passer 13000 coups de fil ». Et inévitablement, « les sondages sont de plus en plus cher ».
Pour contrer ces difficultés, de nouvelles techniques se développent, en particulier « par internet, soit en faisant appel à la bonne volonté, soit en payant les gens. Aujourd’hui, on ne donne plus son opinion, on la vend ». Des modifications qui interpellent M. Garrigou, pour qui, « outre la non-représentativité de la population, cette méthode qui s’écarte des fondements de la démocratie [lui] semble très dangereuse ».
En conclusion, le spécialiste ne donne qu’un conseil : ne pas se laisser berner par les sondages, en vérifiant qu’aucune interprétation particulière n’a été donnée aux chiffres. Pour ne pas se laisser influencer et être au plus près de la vérité.
Sylvain Moreau