02-12-2011
« Monsieur le président… ». Il avait préparé son discours. Il allait libérer les otages. Ces paroles de réconciliation allaient permettre à Alphonse Dianou, leader indépendantiste kanak, de sortir de l’impasse et de garantir à ses hommes, à ces pères, ces frères, ces fils, de rentrer au village, sains et surtout saufs. S’il n’y avait pas eu les élections présidentielles en France, si le capitaine Legorjus avait pu faire son boulot, l’ordre et la morale auraient été restaurés, sans effusion de sang. Mais le massacre d’Ouvéa a bien eu lieu. Que s’est-il réellement passé ce 5 mai 1988 ? « Comment en est-on arrivé là ? »
J-7. Le compte à rebours est déclenché. Mathieu Kassovitz, dans la peau du capitaine Philippe Legorjus, négociateur du GIGN, tente de se souvenir, de rétablir la vérité. Un coup de téléphone retentit en pleine nuit. Lui et ses hommes sont réquisitionnés pour démêler la situation en Nouvelle Calédonie où des Kanaks indépendantistes ont investi le poste de gendarmerie de Fayaoué et pris en otage une trentaine de ses occupants. Il est question de décapitation, de viol. On entend tout dans les médias, sans rien vraiment savoir. Répartis en deux groupes, les captifs sont conduits au Sud - d’où ils seront relâchés dans les jours qui suivent - et au Nord, dans la grotte d’Ouvéa. C’est à cet endroit précis de l’île que la situation dérape. Une partie de l’équipe du capitaine Legorjus, envoyée là bas pour négocier avec les Kanaks, se fait prendre au piège et vient grossir le nombre des otages. En une semaine seulement, le contrôle de la situation va échapper aux militaires. Le gouvernement, représenté sur place par le ministre des départements et territoires d’outre mer, Bernard Pons, ne facilite pas les négociations. L’Elysée et Matignon font pression, les ordres viennent d’en haut. Alors, au diable les discussions, bonjour la manière forte. Dès lors, les protagonistes sur place réagissent comme en temps de guerre : on fait appel aux durs, on envisage l’utilisation du napalm… Pour quoi au juste ? Pour maitriser une petite trentaine d’hommes, inexpérimentés, révoltés, à n’importe quel prix.
Jour J. L’assaut est lancé, les Kanaks sont encerclés. La morale est sacrifiée au nom de l’ordre restauré.
Un sujet atypique, un sujet polémique
En réalisant l’Ordre et la Morale, Mathieu Kassovitz revient sur un pan obscur de notre histoire, peu exploité par le cinéma. Le massacre d’Ouvéa s’inscrit dans une longue liste de dérapages français, que la nation recouvre d’un voile opaque pour mieux s’enorgueillir de ses succès. Ainsi, en ressuscitant les vieux fantômes, Kassovitz réalimente la polémique au sein du monde politique. Très vite, Bernard Pons a accusé le réalisateur d’avoir « fait un film trop favorable aux Kanaks ». De son côté, le magistrat calédonien Jean Bianconi s’est empressé de récuser de nombreux points relatés par le capitaine Legorjus dans son ouvrage, La morale et l’action, qui a largement inspiré Mathieu Kassovitz pour la réalisation de son film. Voila le hic. En privilégiant le témoignage d’un protagoniste de l’affaire au détriment des autres, le réalisateur des Rivières pourpres s’est risqué à s’aventurer dans les pièges du parti pris. Dès lors, le film oppose de façon un peu simpliste deux camps : d’un côté l’armée et les politiques, responsables de la tournure des évènements, de l’autre, les ravisseurs qui deviennent rapidement des victimes devant la caméra d’un Kassovitz érigé en défenseur des peuples. On ne peut que s’attrister sur le sort de ces pères de famille, instrumentalisés par le FLNKS, front indépendantistes kanak, qui ne lèvera pas le petit doigt pour sortir leurs partisans de ce bourbier. Qu’importe le débat, le public reste coi devant ce film qui s’affirme comme un plaidoyer des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Axelle Béraud