29-11-2011
Twitter, WikiLeaks et la bondieuserie de ses utilisateurs, le tout gratuit tout de suite, peuvent-ils flinguer une institution comme le New York Times ? Un documentaire d’Andrew Rossi, Page One : A Year Inside the New York Times, s’attache à prouver le contraire.
« Pourquoi Youtube ? », s’interroge Brian Stelter, à la tête du Media Desk du New York Times. « Pourquoi pas nous ? » Le 5 avril 2010, WikiLeaks publie une vidéo classée montrant une armée américaine dérapant : trois ans plus tôt à Bagdad, un de ses hélicoptères Apache prenait des civils pour cibles. Deux journalistes périssent et le Times n’est pas sur le coup. Le même journal, qui durant la guerre du Vietnam avait révélé des documents confidentiels, rate cette fois le coche.
Le New York Times, planète aux 106 prix Pulitzer, chancellerait-il sur ses jambes ? Lorsque Andrew Rossi pose sa caméra, tous les indicateurs de santé du quotidien de renom ne sont au vert, bien au contraire. Ces deux dernières années, les recettes publicitaires du NYT ont chuté de 30%, les salaires ont reculé de 5%, 100 journalistes ont été licenciés sur 1 250, dont Judith Miller, célèbre éditorialiste qui avait menti au sujet de la découverte de six ou sept armes de destructions massives sur le sol irakien. Grand corps malade, le NYT est sonné par ses pertes, 1,1 milliard de dollars, et tout juste renfloué par le milliardaire mexicain Carlos Slim.
Le quotidien, créé en 1851, n’est pas le seul à éprouver des difficultés. En dix ans, 2 800 journaux américains ont mis la clef la sous la porte. David Carr, journaliste singulier au Media Desk du NYT puisqu’ancien junkie accroc au crack et seul parent de ses deux filles, le sait bien. Malgré les menaces de poursuites judiciaires, il a réalisé une saisissante enquête sur la chute de la Tribune Corp, un des plus importants employeurs du secteur. Lui n’est utilisateur de Twitter que sur le tard. A l’inverse de Brian Stelter, rare bloggeur technophile à être fasciné par la presse. « Le futur est à trouver ailleurs. Dans une économie interconnectée. Ce sont des moteurs de recherche. Ce sont des publicités en ligne, du journalisme citoyen. Et si vous ne pouvez pas vous frayer une chemin vers ceci, vous êtes perdu », a déclaré à une des conférences qui ponctuent le documentaire, Arianna Huffington, rédactrice en chef du « pure player » Huffington Post. Brian Stelter et David Carr préfèrent, eux, parler de messages : « Le média ne fait pas le message, ce sont les messages qui font le média ». Un leitmotiv qui régulièrement revient depuis la fusion des rédactions traditionnelles et Internet du Times, en 2005, sous la houlette de Bill Keller maintenant remplacé par Jill Abramson ; la volonté de réduire si ce n’est de supprimer les différences entre les deux types de journalisme.
Après quatorze mois d’immersion, Andrew Rossi revient avec un documentaire dense, parfois décousu, mais qui a le mérite de livrer judicieusement les grandes questions qui secouent l’industrie des médias ces dernières années : le rôle des médias dans la « circulation circulaire » de l’information (Pierre Bourdieu, Sur la télévision), l’immédiateté et la gratuité, les tablettes numériques. Seuls quelques points nous feraient presque bouder notre plaisir : l’impasse faite sur la genèse de cette rédaction bi-média, les trajectoires sociologiques des acteurs qui l’entraînent. Autrement dit, allez le voir.
Jérémy Gabert