LOVE AND BRUISES de Lou Ye

18-11-2011

love and bruises

Après trois films en sélection officielle au festival de Cannes, le réalisateur chinois Lou Ye, revient cette semaine sur la toile avec son dernier long-métrage Love and Bruises. Côté distribution, il s’offre Tahar Rahim, dernier prodige en date du cinéma français, Corinne Yam est son acolyte. Un film d’une contemplation violente et percutante.

Belleville. Hua erre sur l’allée du marché en train d’être démonté. Une barre de fer percute sa tête, déjà violentée par cette ville étrangère. Elle accuse le coup et reprend sa route indistincte. Mais, Mathieu la rattrape pour s’excuser du coup qu’il vient de lui asséner. Il observe la jeune chinoise avec curiosité et malice, et la séduit. Leur histoire commence comme ça : un coup sur la tête, une passion, qui de fait abolit toute raison, ou dialogue de deux intellects. Tout sera dans le corps, sa violence, son animalité, son absolu.

Hua est étudiante à la Sorbonne, 28 ans, parfaite maîtrise du français. On la suppose déjà bien avancée dans son parcours universitaire. Lui, il est monteur : il fait les marchés, les défait, tous les jours. Mais ce n’est pas un Roméo et Juliette moderne que nous propose le réalisateur.  Il nous propose l’histoire de ces deux entités corporelles qui vont s’extraire de presque toute sociabilité et vivre un amour charnel, des plus inquiétants.

La personnalité de Hua, froide, réservée, infiniment sensuelle, teintée d’un profond désespoir s’oppose à celle de Mathieu, impatient, violent, macho, possessif jusqu’à l’outrance. Elle serait Éros et lui Thanatos. Fusion oblige.

Les scènes érotiques sont multiples et constituent peut-être un tiers du temps du film. Poignantes, sans concessions, elles transmettent toute l’intensité du rapport des deux corps protagonistes. On sent une fascination presque dérangeante pour leur coït brutal et magnifique. Compulsif.

Mais Lou Ye va montrer qu’une parfaite entente des peaux ne suffit pas à une histoire. Peu à peu, les personnages se font rattraper par leur milieu social. Le cercle de lettrés de Hua, les amis frustres et voyous de Mathieu. Profonde incompatibilité qui finira par se rendre insurmontable. C’est cette incompatibilité qui va, d’une part réveiller la violence de Mathieu, et d’autre part, l’envie de Hoa de rentrer à Pékin.

Le réalisateur, sous le charme de l’actrice, la filme avec subtilité, respect, distance. Corine Yam livre une interprétation tout en retenue avec un charisme inouï. La vision qu’il nous offre exalte la complexité du personnage, le rend passionnant. Pourtant, dans cette fiction, l’image de la femme est différente. Une femme, libre de son corps, de ses actes, n’arrive pas, même à force d’amour, à se faire respecter par les hommes qu’elle côtoie. Ils sont très épris d’elle, mais la traite de putain, sûrement à cause de la menace qu’elle représente.

Pas beaucoup de discours. On montre la cité dans laquelle a grandi Mathieu, la scène est sobre : il joue au foot dans un rue avec des gamins ; dans la maison, famille réunie, le père fait une réflexion raciste. Le langage ampoulé et la dégaine désuète de l’ami intello et plus âgé de Hoa. Voilà. La force d’évocation se suffit à elle-même, et tend à prouver un déterminisme auquel on ne voudrait pas croire. L’esthétique choisie est celle de l’implacable, de l’inéluctable.

C’est pourquoi Lou Ye ne donne aucune piste morale ou narrative de fin. Il nous offre, une dernière fois, le visage de Hua, seule, dans la ville. Libre.

Un film qui ne dépassera certainement pas la sphère des films d’auteurs, indépendants, à public réduit (même si Tahar Rahim, depuis Un Prophète et son César du meilleur espoir masculin, ramène désormais plus de monde). Mais un film à saluer pour une gestion subtile de la caméra, une idée qui va jusqu’au bout et des comédiens à l’interprétation maitrisée.

Nathalie Troquereau

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