16-12-2011
Le nom de Limonov ne dit plus rien à personne et pourtant il était l’un des personnages phares de la révolution russe et maintenant le héros éponyme du nouveau roman d’Emmanuel Carrère, prix Renaudot 2011.Une simple phrase résume bien la complexité de l’œuvre : « Limonov n’est pas un personnage de fiction. Il existe. Je le connais. » Emmanuel Carrère s’est attelé à retracer en 500 pages la vie tumultueuse du voyou russe qu’il a connu, renouant ainsi avec ses origines russes qui le passionnent depuis toujours.
Une œuvre éminemment biographique…
Dans ce roman biographique, c’est à travers l’histoire
de la Russie des 50 dernières années qu’on découvre le récit d’un personnage
détestable en tout point, d’un voyou russe qui enchaine les petits boulots, vit
dans la misère et la débauche la plus profonde. Dans Le poète russe préfère les grands nègres, il raconte sa vie
misérable avant de devenir le fasciste, prêt à tuer Gorbatchev, qui fonda le
parti national-bolchevique. Il envisage la guerre comme salut au point de faire
de la prison. Là est toute la subtilité de l’œuvre : alors qu’il décrit
quelqu’un d’odieux, capable de commettre les pires cruautés, Emmanuel Carrère
s’efforce de n’émettre aucun jugement. Il fait vivre au lecteur la vie de
Limonov telle qu’il la perçoit, parfois avec dégoût, d’autres fois avec
admiration mais en ne le jugeant jamais. Limonov est le pseudonyme qu’Edouard
Savenko s’est lui-même attribué, un mélange de limon (le citron) et limonka (la
grenade). Il est un écrivain mais
se vit en héros de roman.
…et autobiographique
L’auteur et le personnage partagent les mêmes rêves et ambitions. Tous deux écrivains, ils souhaitent être connus et reconnus. Carrère réalise son rêve en offrant à Limonov la chance d’être connu et cela tombe au bon moment car Limonov a annoncé sa volonté de se présenter contre Poutine aux élections présidentielles de 2012. Limonov ne raconte pas seulement la vie du voyou mais aussi celle de l’auteur puisque le récit est à la première personne. On y trouve entremêlés des souvenirs et anecdotes qui donnent un caractère vivant au roman. On suit avec plaisir le cours de la vie de Carrère au fil de ses rencontres avec Limonov. En 1983, Carrère, alors journaliste à Télérama l’invite sur une émission de radio libre avant qu’il ne devienne la vedette de l’Idiot international. En 2007, il le retrouve à Moscou lors d’une manifestation anti-poutine et Limonov ne l’a pas oublié même s’il est devenu l’auteur de nombreux crimes et délits.
L’art d’écrire
Carrère se veut pédagogique en mettant en lumière des faits précis, tellement
précis que parfois cela frise le burlesque. L’auteur du documentaire Retour à Kotelnitch (2009) est
passionné par ses origines russes et sait qu’il tient en Limonov un personnage
digne de créer une histoire à rebondissements. Il effectue un portrait tantôt
repoussant tantôt attrayant de l’homme qui l’intrigue. Carrère, en homme bien
ordonné, jalouse la folie de Limonov qui a su vivre ses passions. L’auteur
brise les clichés médiatiques en adoptant une position empathique envers son
personnage qu’il a longuement étudié avec la méticulosité d’un enquêteur. Il ne
recule devant aucune question que soulève son personnage. Alors qu’il était parti
pour un reportage, Carrère revient avec une idée de livre et de surcroît
se voit décerner un prix.
Céline Olive