10-11-2011
Le livre de Philippe Merlant et Luc Chatel aux éditions Fayard est sans complaisance. Il décrit par le menu l’abandon par la presse d’une grande partie de ce qui faisait sa grandeur : sa vocation de contre-pouvoir. Les auteurs nous invitent à rentrer dans les coulisses où se fabrique l’information. Ils expliquent avec une sévérité intentionnelle comment la presse a abandonné certains de ses principes et de ses règles, au risque de perdre son indépendance. Mais leur objectif n’est pas seulement de pointer du doigt les dérives d’une profession mais d’ouvrir des pistes vers un journalisme réconcilié avec son public.
Recoupant plusieurs enquêtes, les auteurs soulignent d’entrée de jeu que le baromètre de la confiance des lecteurs est loin d’être au beau fixe. Les Français se méfient des journalistes qu’ils accusent d’être dépendants des pouvoirs financiers ou politiques. Le livre décrit un monde où les directions de la rédaction sont fascinées par le pouvoir. Il souligne les complicités entre hommes politiques et journalistes qui se transforment souvent en relations conjugales ou extraconjugales. Sans compter les renvois d’ascenseurs et complaisances entre collègues qui se sont mutuellement rendu services. Ce climat de faiblesse éthique, le manque de vigilance et d’exigence fait que la presse ne représente plus un vrai contre-pouvoir. Le pouvoir politique est ainsi tenté de reprendre en main ce territoire, comme le montrent les nombreux exemples d’atteintes à l’indépendance de la presse. Concentration croissante, pressions diverses, convocations judiciaires, placements en garde à vue, perquisitions... La liste est longue. Tout cela est démontré. Mais c’est dans les coulisses du métier, dans son fonctionnement propre, que la critique est la plus mordante.
Parmi les constats faits pas les auteurs, un des plus marquants est celui de la rivalité mimétique entre organes de presse. Ce mimétisme aboutit à une information synchrone et uniforme de certains évènements. La concurrence crée le mimétisme, notent Merlant et Chatel. Plus on est en compétition, plus on se copie, plus on s’observe. Les rédacteurs passent en effet beaucoup de temps à se lire les uns les autres, à se comparer. Autant de temps qu’on ne passe pas sur le terrain. Autre travers, le défaut de contextualisation qui empêche de saisir la portée d’un fait dans sa dimension plus sociologique. Les écoles de journalisme sont montrées du doigt. Elles enseignent les techniques de base, mais évacuent l’aspect culturel, le sens de l’information, la réflexion sur l’image, la mise en perspective. Le manque de référents culturels empêche les rédacteurs de contextualiser les faits qu’ils rapportent. Un peu de sémantique et d’histoire seraient les bienvenues, indiquent les auteurs. De même le journalisme tourne le dos à la science, regrettent-ils.
Mais c’est bien plus la baisse des exigences éthiques de l’enquête journalistique qui inquiète Merlant et Chatel. Des mauvaises habitudes s’installent. Il s’en suit un regard paresseux sur la compréhension de l’actualité. Ce regard est souvent aveuglé par la course au scoop. Ce qui se vend est l’intimité des gens, surtout celle des « stars ». Le syndrome de la "peopolisation" touche la presse dite « sérieuse ». Les portraits d’individus (Sarkozy en particulier) sont préférés aux portraits collectifs. Ca fait vendre. Exit les associations, les faits relevant de mouvements ou de coopérations collectives. Les récits d’initiatives, les entreprises citoyennes intéressent moins. Et les auteurs d’énumérer bien d’autres dérives dans l’évolution du métier de journaliste : suivisme, autocensure, informations non vérifiées…
Autant de défauts qui trouvent une partie de l’explication dans le manque de moyens notoires dont dispose la presse pour faire son métier mais aussi dans les conditions ingrates de l’exercice du métier, reconnaissent les deux journalistes. A quelques rares exceptions près, les rédactions n’ont plus la possibilité de mener de véritables enquêtes. Par manque de temps. Mais aussi manque d’argent pour aller sur le terrain. Difficile également de fournir une information qui allie pédagogie et qualité rédactionnelle. Toute l’habileté consiste à être rapide, précis et pouvoir vérifier ses sources. Les rédacteurs sont également de plus en plus dépossédés du résultat final de leurs papiers. Les articles sont soumis à la moulinette souvent racoleuse du titrage ou du chapeau exigés par l’édition. Parfois au prix du contre-sens. Et le journaliste se voit alors obligé de rendre des comptes à des sources qui ont l’impression que leur message a été tronqué.
Enfin, plus grave, la profession se paupérise. Les pigistes sont aussi très mal lotis. On leur demande de réaliser des sujets qui demandent du temps mais qui ne pourront être publiés que dans des formats de plus en plus courts. Avec, en fin de compte, des rémunérations presque indécentes. Pour ces derniers, il faudra s’armer de patience avant de décrocher un emploi stable. Les jeunes sont les plus affectés par cette fragilité économique des médias. Moins connue est la précarité du statut de correspondant local de presse qui n’ont pas droit à la carte de presse, relève pertinemment Merlant et Chatel.
Les auteurs prennent soin de montrer que la profession s’organise pour changer les choses. Les sociétés de journalistes chargés de veiller à l’éthique, les associations de rédacteurs, se sont mobilisés récemment contre les coups portés à la presse. Les Assises internationales du journalisme (quand ?) ont permis de mettre les points sur les « i ». L’idée d’un Conseil de presse qui fasse œuvre de médiation et de régulation est sur les rails. Les reporters sans frontières interviennent régulièrement pour faire connaître le sort douloureux de journalistes dans le monde et pousser à l’action. Autant d’initiatives qui entendent prendre à bras le corps les problèmes posés par cette évolution. Le livre contient en filigrane nombre de pistes d’action pour construire le débat public, cultiver l’esprit critique, inciter à l’action. L’objectif des auteurs est de décrire les critères et les conditions d’une information citoyenne, loin de l’arrogance et des postures narcissiques que le milieu secrète.
Philippe Merlant et Luc Chatel concluent en faisant un pari : « Les combats que chacun d’entre nous nous mènera au quotidien contre les frontières intérieures du système médiatique conduiront un jour à en perturber les soubassements ».
Ce livre ne pousse pas à l’optimisme alors que nous sommes à l’aube de notre carrière journalistique. Cependant, il nous livre une vision du monde des médias qui pourra nous être que bénéfique à l’avenir.
Pierre François Yves